Dans les savanes du nord de la Côte d’Ivoire, éparpillées entre les paysages ocres du Pays Sénoufo, Mandingue et Lobi, se dressent huit édifices d’une beauté à couper le souffle. Bâties en banco, sculptées par les mains des maîtres maçons mandingues il y a plusieurs siècles, ces mosquées de style soudanais racontent à elles seules toute l’histoire de l’Afrique de l’Ouest : les grandes caravanes transsahariennes, la diffusion de l’islam, la rencontre entre deux civilisations, et la capacité de l’homme à élever vers le ciel quelque chose d’aussi humble que la terre. En juillet 2021, l’UNESCO les a inscrites sur la Liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité, consacrant leur valeur universelle exceptionnelle.
- De Djenné à la Savane Ivoirienne : Une Architecture Qui a Voyagé
- Un Alphabet de Pierre et de Terre : L’Architecture Soudanaise
- Les Huit Joyaux du Patrimoine Mondial
- 1. Les Deux Mosquées de Kong, Région du Tchologo
- 2. La Mosquée de Tengréla, Région de la Bagoué
- 3. La Mosquée de Kouto, Région de la Bagoué
- 4. La Mosquée de Nambira, Région du Poro (M’Bengué)
- 5. La Mosquée de Kaouara, Région du Tchologo
- 6. La Mosquée de Samatiguila, Région du Kabadougou
- 7. La Mosquée de Sorobango, Région du Gontougo
- Pourquoi l’UNESCO a-t-elle Classé Ces Mosquées ?
- Des Lieux Vivants, Entretenus par leurs Communautés
- Préserver pour Transmettre : Les Enjeux du XXIe Siècle
- Sur les Routes Caravanières : Un Circuit du Patrimoine à Découvrir
- Les Huit Mosquées en Un Coup d’Œil
De Djenné à la Savane Ivoirienne : Une Architecture Qui a Voyagé
Pour comprendre ces mosquées, il faut remonter le temps jusqu’au cœur de l’Empire du Mali, berceau de l’une des civilisations les plus rayonnantes de l’histoire africaine. Ces mosquées présentent une interprétation d’un style architectural dont l’origine se situerait entre les XIIe et XIVe siècles dans la ville de Djenné, qui faisait alors partie de l’Empire du Mali et dont la prospérité provenait du commerce de l’or et du sel, à travers le Sahara vers l’Afrique du Nord. C’est surtout à partir du XVe siècle que ce style s’est répandu vers le Sud, des régions désertiques à la savane soudanaise, en adoptant des formes plus basses avec des contreforts plus solides, pour répondre aux exigences d’un climat plus humide.
Ce voyage architectural vers le sud s’est accéléré après un événement décisif de l’histoire africaine. Le style est le reflet d’une importante période de migration, du sud des États sahariens islamiques vers les zones forestières, qui a débuté au XIVe siècle et s’est accélérée après l’effondrement de l’empire Songhai à la fin du XVIe siècle. À la recherche de cola et d’or, les marchands mandingues ont fondé des haltes sur les routes menant des rives du Niger à Kong, afin de promouvoir et d’intensifier le commerce transsaharien par le développement de nouvelles villes, l’introduction de l’islam et la construction de mosquées.
L’essor des mosquées soudanaises en Côte d’Ivoire est intimement lié aux échanges commerciaux et culturels qui ont traversé le Sahara à partir du XIVe siècle. L’expansion de l’islam dans la région, portée par les commerçants et les érudits venus du Nord, a favorisé la construction de ces édifices religieux, souvent édifiés à proximité des routes caravanières.
Un Alphabet de Pierre et de Terre : L’Architecture Soudanaise
Avant d’explorer chaque mosquée, il faut comprendre le langage architectural commun qui les unit toutes. Ces édifices parlent le même idiome, celui du banco et du bois, né de la rencontre entre deux grandes traditions du monde.
Les mosquées de style soudanais du nord ivoirien sont l’œuvre de bâtisseurs qualifiés, alliant subtilement et harmonieusement aussi bien les savoir-faire liés au bâti en terre des communautés locales que ceux des marchands mandingues qui ont introduit l’islam. Ces mosquées ont en commun des formes trapues et basses, effilées/élancées, rectangulaires ou carrées ; des pilastres massifs en bois ou en blocs de terre, des tours de forme pyramidale aux lignes dures, couronnées de petites mitres qui surmontent le toit, ainsi que des minarets en forme d’ogives et des tours de qibla en forme de cône. La verticalité de leur structure avait pour but de les différencier nettement des autres bâtisses et de leur donner une visibilité dans leur environnement.
Chaque détail est porteur de sens. Les torons, ces poutres de bois qui saillent des façades ne sont pas de simples éléments décoratifs : ils servent d’échafaudage naturel lors des opérations de réenduit, permettant aux maçons de grimper chaque année pour rénover les parois de banco. Les contreforts agissent comme des piliers de soutien contre l’érosion des pluies. Les œufs d’autruche ou poteries qui surmontent les minarets ont une valeur symbolique : ils représentent la fertilité, la pureté et la bénédiction divine.
Ces mosquées constituent non seulement des témoins matériels très importants du commerce transsaharien qui favorisa l’expansion de l’islam et de la culture islamique, mais aussi l’expression tangible de la fusion de deux formes architecturales qui ont duré dans le temps : celle islamique pratiquée par les arabo-berbères et celle des communautés autochtones animistes.
Les Huit Joyaux du Patrimoine Mondial
La moitié nord de la Côte d’Ivoire comptait au début du XXe siècle près de 300 mosquées de style soudanais, principalement dans les régions administratives de la Bagoué, du Bafing, du Béré, du Bounkani, du Folon, du Gontougo, du Kabadougou, du Poro, du Tchologo et du Worodougou. Parmi la vingtaine de mosquées qui demeure aujourd’hui, huit d’entre elles, répondant aux critères de l’UNESCO en raison de leur état de conservation et de leurs valeurs architecturale, historique, culturelle et religieuse, sont inscrites sur la Liste du Patrimoine Mondial depuis le 27 juillet 2021.
1. Les Deux Mosquées de Kong, Région du Tchologo
Kong est le cœur spirituel de ce patrimoine, le lieu d’où tout est parti. Les deux mosquées de Kong sont le témoignage unique de l’existence d’un centre islamique dans cette ville. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, la ville de Kong possédait plusieurs mosquées mais il n’en reste plus que deux : la petite mosquée datant du XVIIe siècle et la grande, plus tardive.
La Grande Mosquée (Missiriba) a vécu un destin particulièrement dramatique. Construite au XVIIe siècle par l’imam Barro qui en rapporta les plans de Djenné, elle fut détruite lors de l’attaque de Samory Touré en 1897 puis rebâtie au début du XXe siècle. La Petite Mosquée, plus ancienne, n’est plus fréquentée pour la prière mais demeure soigneusement entretenue du fait de son ancienneté et de sa proximité avec le cimetière des Imams.
2. La Mosquée de Tengréla, Région de la Bagoué
La Mosquée de Tengréla est une belle architecture, construite en 1655 par le maître maçon Massa Flaté, qui est aussi l’auteur de la mosquée de Magadiana en Côte d’Ivoire et de celle de Djama Téné au Mali. Sa construction aurait duré cinq ans. Elle se distingue par son architecture compacte avec très peu de contreforts. Le bâtiment rectangulaire orienté d’Est en Ouest comprend une salle de prière à l’Est et une cour à l’Ouest réservée aux femmes. Cette mosquée familiale est restaurée tous les dix ans par la famille Cissé, la seule spécialisée dans l’entretien de cet édifice depuis son origine.
3. La Mosquée de Kouto, Région de la Bagoué
La mosquée de Kouto, également appelée « Fofanala Missiri », a été construite au XVIIe siècle. Selon la tradition orale, elle a été fondée à l’initiative de la famille Fofana, avec Fofana Morissanou comme premier imam. Elle demeure un lieu de culte et de rassemblement pour les familles, sous l’imamat de la lignée Fofana, contribuant à la cohésion sociale. Elle est implantée sur un vaste terrain à l’entrée de la ville côté Ouest. Les visiteurs la citent comme l’un des plus beaux exemples du style soudanais ivoirien.
4. La Mosquée de Nambira, Région du Poro (M’Bengué)
La mosquée de Nambira, aussi appelée Namboura missiri koro, se caractérise par sa construction en terre crue maçonnée, et ses contreforts volumineux agrémentés d’œufs d’autruche ou d’autres décorations. La mosquée est de forme carrée, d’environ 9 mètres par 9 mètres. Le minaret est au milieu de la façade Est dans une tour massive de forme conique. L’édifice comporte une salle de prière dans laquelle on entre par trois portes inscrites dans des porches : une au Nord, une au Sud et la dernière à l’Ouest, l’entrée des femmes. Selon la tradition orale, elle fut érigée entre le XVIIIe et le XIXe siècle par l’imam Traoré Sékou.
5. La Mosquée de Kaouara, Région du Tchologo
La mosquée de Kaouara, construite aux alentours du XVIIe siècle par Ouattara Bakouneri, se distingue particulièrement par son architecture de minarets et de contreforts en forme d’ogives. Un imam du nom de Sylla Bassandi est enterré dans la cour de la mosquée sur le côté Ouest. La mosquée est divisée à l’intérieur en trois parties, d’Ouest en Est : l’espace de prière des dames où se trouve l’escalier qui mène à la terrasse. Sa morphologie en ogives lui confère une silhouette unique parmi les huit mosquées du patrimoine.
6. La Mosquée de Samatiguila, Région du Kabadougou
Édifiée au XVIIIe siècle, Samatiguila fut construite peut-être par la femme de Karamogoba Diaby, illustrant l’implication des femmes dans le mécénat religieux de l’époque. Elle est aussi appelée mosquée de Missiriba, partageant ce nom avec la Grande Mosquée de Kong, ce qui témoigne de son importance spirituelle. Ses proportions équilibrées et ses façades rythmées par des contreforts réguliers en font un exemple de classicisme soudanais.
7. La Mosquée de Sorobango, Région du Gontougo
Située non loin de Bondoukou, dans l’est du pays, Sorobango est un site à la fois spirituel et symbolique. La mosquée y est un repère identitaire et culturel, adossé à des traditions religieuses vivaces. Sa position géographique, entre le Nord mandingue et le monde Koulango, en fait un carrefour des identités du nord-est ivoirien.
Pourquoi l’UNESCO a-t-elle Classé Ces Mosquées ?
L’inscription de 2021 repose sur le critère (iv) de la Convention du Patrimoine Mondial. Les mosquées de style soudanais du nord ivoirien sont un exemple exceptionnel d’un type d’architecture qui reflète très spécifiquement une importante période de migration, du sud des États sahariens islamiques vers les zones forestières, qui a commencé au XIVe siècle et s’est accélérée après l’effondrement de l’empire Songhai à la fin du XVIe siècle. Ceci a conduit au développement de nouveaux centres de commerce, à l’introduction de l’islam et à sa diffusion dont l’édification de mosquées est l’un des symboles majeurs. Le style de ces mosquées reflète une fusion des styles architecturaux islamiques et locaux adaptés aux conditions climatiques, et les mosquées elles-mêmes peuvent être considérées comme des documents relatifs à une étape importante de l’histoire humaine.
Des Lieux Vivants, Entretenus par leurs Communautés
Ce qui distingue fondamentalement ces mosquées des vestiges figés que l’on trouve dans d’autres régions du monde, c’est qu’elles n’ont jamais cessé d’être des lieux de vie et de prière. Les mosquées de style soudanais du nord ivoirien ont conservé leurs fonctions d’origine de lieux de prières et de rassemblement.
Leur survie à travers les siècles est le fruit d’un entretien communautaire transmis de génération en génération. Chaque année, avant la saison des pluies, les familles gardiennnes des mosquées organisent des chantiers collectifs de réenduit. Les femmes apportent l’eau, les hommes malaxent le banco, les maçons héréditaires grimpent sur les torons pour replâtrer les façades. C’est un rituel à la fois pratique et spirituel, qui renouvelle chaque année le lien entre la communauté et sa mosquée.
Ces mosquées ont pu subsister grâce au maintien de leur fonctionnalité d’origine qui impose un entretien traditionnel strict et rigoureux par les communautés d’appartenance.
Préserver pour Transmettre : Les Enjeux du XXIe Siècle
La reconnaissance par l’UNESCO a constitué une étape importante, mais elle ne constitue que le début d’un long chantier de préservation. Un « Programme de préservation des mosquées de style soudanais du nord de la Côte d’Ivoire » a été mis en place, fruit de la coopération entre le ministère ivoirien de la Culture et de la Francophonie et l’ambassade des États-Unis à Abidjan. Il est cofinancé par le Fonds des Ambassadeurs pour la Préservation Culturelle (AFCP), à hauteur d’environ 150 millions de francs CFA, ainsi que par l’État de Côte d’Ivoire.
La mise en œuvre de ce projet, qui allie la tradition, le patrimoine et l’innovation avec la numérisation en 3D, va mobiliser les maçons traditionnels formés dans le cadre des chantiers école du processus d’inscription et toutes les parties prenantes des différentes localités de leur implantation.
L’ambition est double : conserver les huit mosquées déjà inscrites, et préparer l’inscription des autres mosquées encore debout mais dont l’état de conservation demande à être amélioré. Les 12 autres mosquées de style soudanais qui ne sont pas encore inscrites sur la Liste du Patrimoine Mondial font également l’objet d’un intérêt du ministère de la Culture et de la Francophonie.
Sur les Routes Caravanières : Un Circuit du Patrimoine à Découvrir
Pour les voyageurs curieux d’histoire et d’architecture, les huit mosquées offrent un circuit unique dans le nord ivoirien. Chaque halte du circuit offre une rencontre avec les habitants, gardiens de ce patrimoine vivant, souvent restauré avec des techniques traditionnelles respectueuses des matériaux d’origine.
De Tengréla aux confins du Mali à Sorobango près de Bondoukou, en passant par Kong, Kouto, Nambira, Kaouara et Samatiguila, ce circuit couvre les grandes régions du nord ivoirien : le Kabadougou, la Bagoué, le Tchologo, le Poro et le Gontougo. Chaque mosquée est une étape dans un voyage dans le temps, sur les traces des caravanes qui ont fait l’Afrique de l’Ouest.
Les Huit Mosquées en Un Coup d’Œil
| Mosquée | Localité | Région | Siècle de construction |
|---|---|---|---|
| Grande Mosquée de Kong | Kong | Tchologo | XVIIe–XXe s. |
| Petite Mosquée de Kong | Kong | Tchologo | XVIIe s. |
| Mosquée de Tengréla | Tengréla | Bagoué | 1655 |
| Mosquée de Kouto | Kouto | Bagoué | XVIIe s. |
| Mosquée de Nambira | M’Bengué | Poro | XVIIIe–XIXe s. |
| Mosquée de Kaouara | Kaouara | Tchologo | XVIIe s. |
| Mosquée de Samatiguila | Samatiguila | Kabadougou | XVIIIe s. |
| Mosquée de Sorobango | Sorobango | Gontougo | XVIIIe–XIXe s. |










